Séraphine Louis

Séraphine de Senlis : femme artiste indépendante et peintre mystique

La peinture de la solitude à la folie

 

Mystique, marginale et indépendante. Voici quelques mots qui décriraient bien Séraphine Louis, dite de Senlis, une femme-artiste du 19e siècle pour le moins différente. Rien ne laissait supposer que cette jeune domestique de l’Oise, orpheline, religieuse et pauvre deviendrait peintre. C’est pourtant un destin presque évident, une révélation divine. Là voilà lancée dans un monde artistique dans une époque où être femme et artiste était presque impossible ! Son art, qualifié par Wilhelm Uhde de «Primitif Moderne» puis par Jean Dubuffet d’art «brut» ou «naïf», a quelque chose de mystique, comme inspiré par une force supérieure. C’est dans la plus grande solitude que cette jeune autodidacte sans la moindre culture artistique peignait, sans se préoccuper des critiques, du regard extérieur ou même de ces étiquettes qu’on lui attribue. Découvre vite cette peintre qui nous a laissé des peintures empreintes de folie… et de génie !

Des débuts pauvres, bien loin de la peinture

 

Séraphine Louis, qu’on appelle aussi Séraphine de Senlis, est née le 3 septembre 1864 dans l’Oise. Elle perd sa mère un an plus tard et devient orpheline à 6 ans. Recueillie par sa sœur aînée, elle vit alors à la campagne et devient rapidement bergère. Confiée ensuite à une Institution religieuse, un prêtre pris de pitié lui permet d’aller à l’école. C’est une petite fille mélancolique, pauvre et seule, sans doute en manque d’amour. À l’écart de ses camarades de classe, Séraphine s’enferme dans son mutisme et se réfugie dans la nature et la religion. Les arbres la fascinent, tout comme les fleurs et les vitraux de l’Église qu’elle observe longuement.

Vers l’âge de 13 ans, la jeune femme devient domestique et commence à faire le ménage pour des familles bourgeoises. Quelques années plus tard, elle intègre le couvent de la Charité de la Providence à Clermont de l’Oise. Elle y sera également domestique et y restera 20 ans : de ses 18 à ses 38 ans. En 1902, elle déménage dans la petite ville de Senlis, qui lui vaut d’ailleurs son nom d’artiste : Séraphine de Senlis. Là, elle y reprend les ménages, elle frotte, elle astique…

Rien ne prédisait donc alors que la jeune femme au destin compliqué deviendrait artiste !

 

Séraphine de Senlis : de l’inspiration à la création mystique

 

C’est au couvent que l’idée de peindre lui est apparue. En effet, Séraphine affirme avoir entendu des voix lui souffler son chemin. Sa place n’était point au couvent : elle devait peindre ! Tout en continuant les ménages, la jeune femme se met en quête de ses nouveaux outils. Elle récupère des planches de bois et achète du ripolin, peinture généralement utilisée par les peintres du bâtiment. Peu importe ! C’est avec détermination que Séraphine commence alors à peindre, en secret. Elle travaille le jour et peint la nuit, à la lueur de sa bougie. Ses premières œuvres sont des natures mortes : des fleurs, des plumes aux couleurs assez restreintes.

D’abord très structurées, ses peintures se complexifient et deviennent de plus en plus abstraites et flamboyantes. Aucun humain dans ses toiles, elle ne s’intéresse qu’à la nature et produit essentiellement des végétaux et plumages. La «bouquetière de la Vierge» comme elle aime elle-même s’appeler, crée avec ferveur : elle peint avec son âme ! Un de ses amis, Wilhelm Uhde dira de son art qu’il était « un savoir  ancestral, une connaissance intime et profonde» qu’elle restituait. Séraphine qualifiait son activité autrement : «la peinture, c’est la lumière, mais pour vivre, il faut que je fasse des ménages».

La peinture est donc une véritable vocation, un chemin inspiré qui épanouit la jeune femme à l’inverse de ses ménages qu’elle qualifiait de «travail noir».

Séraphine en train de peindre

 

Découvertes et expositions des œuvres d’une femme-artiste

 

En 1912, Séraphine devient la femme de ménage d’un jeune collectionneur et critique d’art allemand : Wilhem Uhde. Le jeune homme recherche et met en lumière des artistes qu’il apprécie : le douanier Rousseau, George Braque ou encore Picasso. C’est lors d’un dîner chez un couple d’amis, que Wilhelm tombe sur un tableau de Séraphine. Il ne se doutait alors pas que sa femme de ménage peignait en cachette. Intrigué, il demande à voir ses autres tableaux et se retrouve subjugué. Il décide alors de l’aider et lui fournit de meilleures peintures et supports. Cependant, la guerre éclate rapidement, l’obligeant à fuir. Ce n’est qu’en 1927, alors que Séraphine expose 6 de ses toiles à la Société des Amis de l’Art de Senlis, que les deux amis se retrouvent. Wilhem est de nouveau ébahi devant de telles œuvres qu’il juge un peu mystiques. Il rassemble alors les créations de Séraphine et d’autres artistes dans une nouvelle exposition, qu’il appelle «Peintres du cœur sacré».

La même année, le musée de Cassel en Allemagne achète à Séraphine une de ses œuvres. De nouveau soutenue, la jeune artiste demande des toiles de plus en plus grandes et se dévoue complètement à son art. Pourtant, le soutien sera de courte durée : la crise de 1929 éclate et Wilhelm cesse de la financer. Il commençait d’ailleurs à se détourner de l’artiste, dont les peintures, reflet de son monde intérieur, n’évoluaient pas vraiment, comme si ce n’était là qu’une amplification entêtée de son ravage intérieur sans quelconque maturation. Séraphine s’enfonçait dans sa folie, peignant en récitant des incantations et rêvant de s’enfuir en Espagne avec un mari imaginaire : Cyrille.

 

 

 

Séraphine Louis : peintre jusqu’à la folie

 

Le coup est dur pour la peintre qui, une fois de plus, se retrouve seule, sans soutien ni ressources. Séraphine s’enferme alors dans sa chambre et peint avec l’énergie du désespoir. Ses œuvres, de plus en plus abstraites, témoignent de son déclin mental.

Le 31 janvier 1932, l’artiste sort dénudée par un froid glacial et vocifère contre ses voisins qui n’achètent pas ses tableaux, la laissant sans le sou. Elle est alors internée à l’hôpital psychiatrique de Clermont de l’Oise. Son certificat d’admission comporte certains éléments étonnants comme «est atteinte de psychose chronique avec idées de grandeur : elle est artiste peintre», «état actuel d’euphorie» ou encore «goitre et pâleur du teint».

Tout comme la sculptrice Camille Claudel, également admise à l’asile, Séraphine est une femme artiste libre et ambitieuse : une réalité mal vue pour l’époque. Ces jeunes femmes sont différentes, indépendantes, incomprises, elles sont donc à écarter de la société. Leurs cris étouffés et leur liberté passionnée sont avalés par le système asilaire. Séraphine arrête de peindre, Camille de sculpter.

La guerre éclate alors et les nazis demandent à la France d’éliminer les «dégénérés mentaux». Pétain, ne pouvant s’y résoudre, coupa alors les vivres dans les asiles. C’est ainsi que Séraphine (tout comme Camille) meurt de faim en décembre 1942, 10 ans après son admission en psychiatrie. La jeune femme qui souhaitait être enterrée avec la légende suivante : «Ici, repose Séraphine Louis, sans rivale, et attendant la résurrection bienheureuse», fût placée dans une fosse commune. 

 

Primitif moderne, art brut ou naïf : des œuvres indépendantes

 

Les peintures de Séraphine sont aujourd’hui dispersées et mal datées. Ce manque de cohérence en fait des œuvres encore trop souvent méconnues ou peu considérées. Le soutien de Wilhelm a quand même pu donner à la peintre un semblant de notoriété. Le collectionneur allemand percevait Séraphine et d’autres artistes comme des «primitifs modernes». C’était pour lui, l’expression du «génie du cœur, de l’intuition éloigné du talent de la raison ou de l’intelligence».

En 1948, le peintre français Jean Dubuffet se met en quête de créations différentes, n’ayant subi aucune influence extérieure. Il invente alors le terme art brut, aussi appelé art naïf pour désigner ce genre d’œuvres «ne devant rien à l’imitation des œuvres d’art qu’on peut voir dans les musées, salons et galeries ; mais qui au contraire font appel au fond humain originel et à l’invention la plus spontanée et la plus personnelle ; des productions dont l’auteur a tout tiré de son propre fond, de ses impulsions et humeurs propres, sans souci de déférer aux moyens habituellement reçus, sans égards pour les conventions en usage».

Wilhelm Uhde et Jean Dubuffet s’accordent donc pour dire que Séraphine Louis fait partie de ces artistes solitaires et autodidactes en marge de la société dont les œuvres sont comme une expression de mouvements intérieurs profonds peut-être même inconscients, puisés à la source. 

 

 

Le vrai art, il est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L’art, il déteste être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L’art est un personnage passionnément épris d’incognito. Sitôt qu’on le décèle, que quelqu’un le montre du doigt, alors il se sauve en laissant à la place un figurant lauré qui porte sur son dos une grande pancarte où c’est marqué ART, que tout le monde asperge de champagne et que les conférenciers promènent de ville en ville avec un anneau dans le nez. […] Le vrai Art pas de danger qu’il aille se flanquer des pancartes ! Alors personne ne le reconnaît.

Jean Dubuffet 

 

Séraphine est donc une femme dont la manière de penser rompt avec la normalité sociale de l’époque. Être une femme au XIXe siècle, c’était surtout être mère et épouse, et pourtant Séraphine n’a ni mari, ni enfant. De paysanne à domestique, elle a travaillé durement et bien que souvent empreinte de misère, elle a vécu une vie très indépendante. Une femme-artiste, voilà quelque chose de bien critiqué, qui plus est pour une femme d’un milieu populaire. Mais Séraphine a su suivre le chemin qui lui était destiné, enchaînant travail alimentaire puis peintures la nuit. Elle a su aller jusqu’au bout de son art malgré la misère, la solitude, les critiques, les guerres et la folie. Assez méconnue, son histoire est tout de même racontée dans le film Séraphine de Martin Provost sorti en 2008.

 

 

Que penses-tu de l’histoire de Séraphine ? 

Était-elle vraiment folle ?

La folie n’est-elle pas la marque du génie ?

 

Si Séraphine de Senlis t’a touchée, partage son histoire pour la faire connaître au plus grand nombre !

 

    Auteure : Karenna McDonald                                                               

 

Sources: musees.ville-senlis.fr

delapeinture.com

Dossier “des primitifs à l’Art Brut”. (pdf)

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