Cadavre exquis

Cadavre exquis : un divertissement créatif

Temps de lecture : 6 minutes

Activité créative entre amis : pourquoi pas un cadavre exquis ?

Le Cadavre exquis est né dans la première partie du XXe siècle. Pourtant, toujours bien vivant, il représente une belle façon de se divertir avec un groupe d’amis, à l’instar des surréalistes qui l’ont inventé. Cette occupation de l’esprit hautement ludique n’a rien de rigide. C’est au contraire un jeu qui fait la part belle à l’imaginaire, pour un esprit créatif au top de sa forme. Anatomie d’un jeu irrésistible à (re)découvrir.

 

Cadavre exquisUn cadavre exquis ? Quésaco ?

Dans son Dictionnaire abrégé du surréalisme, André Breton définit cette activité ludique de cette façon : « jeu de papier plié qui consiste à faire composer une phrase ou un dessin par plusieurs personnes, sans qu’aucune d’elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes ». 

Un jeu inventé par d’illustres amis

Le procédé, né vers 1925, est d’abord littéraire. C’est à Paris, au 54 de la rue du Château, chez l’éditeur Marcel Duhamel, que le Cadavre exquis naquit. Cette accueillante maison abritait alors certains de ses amis artistes, tels que Jacques Prévert et Yves Tanguy. De nombreux écrivains, peintres, et poètes s’y retrouvaient aussi : Benjamin Péret, Pierre Reverdy, André Breton et bien d’autres, en majorité membres du mouvement Surréaliste. À cette époque, Duhamel les y rejoignait souvent pour des soirées où la bonne humeur était de mise.

Au cours de ces rencontres, le groupe d’amis se divertissait en jouant à ce qu’ils appelaient alors le jeu des « petits papiers » . 

Le cadavre exquis boira le vin nouveau

Premier exemple d’une longue série d’assemblages tous plus loufoques les uns que les autres, c’est cette toute première phrase qui donnera son nom à ce procédé, à l’initiative de Jacques Prévert. Ils créèrent ainsi de nombreuses œuvres communes grâce à ce jeu au nom d’oxymore (un comble !). . Puis, c’est tout naturellement que ces artistes aux talents multiples transposèrent leur invention littéraire au dessin. Certaines de ces créations sont publiés dans leur revue La Révolution Surréaliste.

C’est ainsi que, ce qui n’était au départ qu’une distraction d’illustres inspirés, devint un art à part entière, toujours pratiqué par de nombreux créatifs.

 

Comment faire un cadavre exquis ?

Tu aimes les jeux de mots ? Toi aussi, comme les surréalistes, organise des soirées « petits papiers » avec tes amis, tes enfants, ou même tes parents.Tu es enseignant ? Tes élèves adoreront ton cours d’arts plastiques !

Les règles du jeu

La partie se joue à plusieurs. Deux personnes au moins sont nécessaires, mais plus on est de fous, plus le résultat est original. 

Pour jouer, il te faut :

  • un nom qui sera le sujet de la phrase (ex. « la girafe »). C’est celui qui commence le jeu qui l’écrit. Il plie ensuite la partie supérieure de la feuille pour cacher ce mot ;
  • un complément (ex. « à fleurs » ), choisi par le second joueur avant de plier et de passer à son tour le papier à son voisin ;
  • un verbe conjugué (ex. « escalade » ) ;
  • un autre substantif que le 4e participant note (ex « la souris verte ») ;
  • un nouveau complément pour le joueur suivant (ex. « au pied d’un arc-en-ciel »).

Exquises esquisses

Pour la version croquée, choisissez chacun une partie anatomique humaine, animale (ou autre ?), et disposez-les dans l’ordre suivant :

  • une tête en haut de la feuille, ébauchée par un premier dessinateur qu’il dissimule en laissant apparaître une partie du cou ;
  • un buste
  • des jambes/pattes/queue de poisson etc….
  • dépliez, admirez, riez !

On fera autant de pliages qu’il y a de contributeurs. Pour diversifier ces réjouissances, tu peux proposer un ou plusieurs thèmes à mixer (par exemple les animaux ou les plantes), ou même commencer en bas de la feuille. Le dessin peut aussi se construire à l’horizontal.

 

 

Cadavre exquis graphique N. Ryan et E. Parrott

Recettes pour varier les plaisirs

  • Salade décomposée de questions – réponses

On commence par écrire une question cachée du type « qu’est ce que… », puis on y répond en donnant une définition. Qu’est-ce qu’un parapluie ? L’appareil de reproduction chez les gastéropodes. (R. Quenaud et M. Noll.)

  • Mélange au conditionnel 

La phrase commence par « si » : par exemple (« si les dinosaures… » ). Les autres éléments sont ajoutés tour à tour dans l’ordre de la phrase. Dans cette version, les verbes doivent être conjugués au conditionnel (« dansaient – les champignons – mangeraient – des coccinelles »).

  • Des syllabes au menu

Cette version vous permettra, à toi et tes amis d’inventer des créatures chimériques.

Pour cela, définissez un thème à l’avance (animaux, machines, bâtiments… ). Celui qui commence note la première syllabe d’un mot, le second, la deuxième syllabe et ainsi de suite : 

Par exemple Dromadaire, Hippopotame et Grenouille composent un superbe « Dropponouille »  ! 

Au passage, tu peux t’amuser à reproduire ces êtres extravagants au crayon ou au pinceau. Tu te constitueras ainsi un drôle de bestiaire.

  • Délicieux endeuillé en BD

Chaque auteur s’inspirera ici de la dernière case dessinée par son prédécesseur. Dans les années 70, de nombreux bédéistes se sont prêtés au jeu dans l’émission Tac au Tac .

  • Plaisir solitaire en ligne 

Une partie est par définition collective. Tu es cependant libre de cadavériser seul sur le site https://www.rimessolides.com/cadavresexquis.aspx . Voici un exemple avec un poème d’un poète bien connu. Sauras-tu le reconnaître ? 

 

La paire est bleue comme une orange

Jamais une humeur les slows ne trempent pas

Ils ne vous donnent plus à chanter

Au gour des tirés de s’entendre

Les fous et les amours

Elle sa brousse d’instance

Tous les pauvrets tous les sourires

Et quels mouvements d’émergence

À la croire toute nue.

Les mouettes fleurissent frère

L’aube se passe entour du doux

Un marché de fenêtres

Des ailes couvrent les cueilles

Tu as toutes les lois sévères

Tout le soleil sur la paire

Sur les pantins de ta beauté.

 

 

Pourquoi pratiquer le Cadavre exquis ?Cadavre exquis Gusta, Bernat Alcon

Outre le plaisir de se prendre pour un surréaliste le temps d’une distraction, cette pratique à de nombreux intérêts.

Un loisirs accessible à tous et pas cher

Pour s’amuser au jeu des petits papiers, nul besoin de matériel coûteux. Papier et crayons suffisent. Tu peux utiliser ce que tu as sous la main : crayons de couleurs, stylos billes ou feutres. 

Le support peut être le verso d’une feuille de brouillon, une nappe en papier, le dos d’une chute de papier-peint. 

Pour réaliser un collage aléatoire, découpe des éléments dans des magazines et distribue-les à tes camarades de jeu.

Cette simplicité de mise en œuvre en fait un passe-temps qui peut se pratiquer n’importe où.

 

Qui peut y jouer ? Tout le monde ! Les non-sportifs, allergiques au calcul, ta grand-mère… Tu peux aussi bien proposer un Cadavre exquis pour terminer joyeusement un repas de famille qu’entamer une partie avec tes collègues à la pause café. Bien sûr, il a tout pour plaire aux enfants qui en apprécient le côté comique et inattendu.

Un art à part entière

Tu l’auras compris, ce drôle d’exercice peut déclencher franches rigolades et belles surprises. Pourtant, sous ses airs de régression enfantine, il a notamment permis d’observer la notion de « hasard objectif ». La mise en commun de la pensée produit une certaine cohérence entre la question et la réponse.

Breton confessera que cette pratique « expérimentale » ne fut d’abord qu’un divertissement.

« Ce que nous avons pu y découvrir d’enrichissant sous le rapport de la connaissance n’est venu qu’ensuite »

écrira t-il.

 

Régalons-nous

Depuis sa naissance dans cette rue de Montparnasse, un grand nombre d’artistes se sont pris à ce jeu. Peintres, dessinateurs et même romanciers ont goûté au plaisir de créer ensemble d’invraisemblables créatures hybrides. Parfois poétiques, parfois rocambolesques, les productions ainsi  engendrées sont toujours pittoresques.

 

Exemples graphiques

On peut admirer les premiers dessins au Centre Pompidou

 

L’exquise nouvelle 

Ce roman fut entièrement écrit sur Facebook. Il est né en 2011 d’une idée géniale de Maxime Gillio et David Boidin : proposer aux utilisateurs du réseau social d’écrire une nouvelle en partant de « un tueur à l’andouillette ». 

 

Mysterious Object at Noon

Ici en version cinématographique par Apichatpong Weerasethakul, le cinéaste Thaïlandais Palme d’or 2010. Le film, construit sur le même principe de participations successives raconte les aventures d’un garçon handicapé. Chaque nouvelle scène est inventée par un intervenant différent.

Formes d’ailleurs

Enfin, si la France est le berceau de cet exercice en particulier, d’autres pays le pratiquent, sous des formes différentes. Aux États Unis, les auteurs d’œuvres de fiction adoptent le round robin pour composer des œuvres collaboratives. Il consiste à rédiger tour à tour les différents chapitres d’un roman.

Les Japonais, eux, pratiquent le Shiritori. Il s’agit là de créer un mot avec la dernière syllabe du précédent, comme dans notre célèbre Marabout (Bout d’ficelle – Selle de ch’val etc…).

 

À l’heure où nos sociétés nous obligent à toujours plus de règles, de contrôle et de conformité, cette jouissive récréation souffle un vent de liberté dans nos quotidiens monotones.Quoi de plus réjouissant que de s’unir pour donner vie à des êtres fantastiques, mariages magiques d’imaginaires multiples ? Au plaisir du jeu, s’ajoute l’excitation de la surprise. Tels des enfants trépignant d’impatience au pied du sapin à Noël, les complices attendent, fébriles, la découverte de l’œuvre produite.

Alors, pour garder un esprit vif avec humour et entre amis, sors ta trousse à crayons et suis la recette.

 

Auteure : Gwénolée

 

 

 

 

 

    Sources : https://www.centrepompidou./

https://www.andrebreton.fr/

                https://www.ina.fr/

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